Comment photographier à l’heure où Photoshop permet à l’image modifiée un rendu d’un naturel déconcertant ? L’instant furtif du cliché est-il toujours si important quand, tel le peintre, on peut à volonté retravailler son oeuvre ?
En même temps, penser la retouche comme nuisible à la photo nous ramènerait en un sens un siècle en arrière, quand on imaginait la photo nuisible à la peinture parce qu’accessible à tous pour reproduire ce qu’on voit. La mort de l’artiste ? C’est bien l’inverse qui s’est produit dans les deux camps et la première a même démultiplié la créativité du peintre, lui permettant de s’émanciper du visible et par là même de s’ouvrir à l’abstraction. David Rase balaie ici le problème d’un revers de main, renvoyant dos à dos défenseurs et détracteurs du procédé et n’utilise que des trucs à l’ancienne pour créer un rendu qui peut paraître fait à la palette graphique… Les pistes sont brouillées, peinture (les sujets sont colorés à l’aide de pigments naturels) et photo s’entrelacent dans ces prises de vue de la campagne axonaise. Une exposition qui ne doit donc rien aux techniques de pointe et a bien plus à voir avec les ressources de l’art de rue. Au peintre, il emprunte la maîtrise de la couleur et la lente construction. Au photographe, l’extrême netteté du cliché, la précision clinique du détail et le travail de la lumière. Se donnent dès lors à voir tour à tour un paysage à l’eau d’un bleu caricatural, entre mystérieuse pollution et séduction hypnotique, l’explosion façon cartoon d’une souche d’arbre, la façade d’une grotte en un masque hilare ou encore un buisson moribond qu’on jurerait d’un désert de l’ouest américain. Chaque mise en couleur de l’auteur, aussi charmante soit-elle, accentue une nature qui apparaît malmenée, en souffrance, mais qui ne perd rien de sa superbe dans sa chute, sûrement persuadée de son triomphe au final. Humour, féérie, inquiétante mise en scène, Gouache nous perd en plein milieu de cette nature à la fois familière et lointaine, réveillant nos propres facultés à discerner les ficelles de notre époque.


Julien Lucas (journaliste)

Gouache, sud de l'Aisne